La
ville de Strasbourg organisait jeudi 17
Octobre un colloque intitulé « Le piéton au cœur de la ville ». Près
de 400 personnes de toute la France avaient répondu à l’invitation. Dans le cadre
des mes fonctions de chef de projet Vélostras au sein de la
Communauté urbaine de Strasbourg, j’ai été invité à animer l’atelier « Vélo et piétons ou comment vivre
ensemble ? » où intervenait :
-Mme Geneviève Laferrère,
présidente de la FUB (Fédération des
usagers de la bicyclette), fondée en 1980, dont le siège est à Strasbourg et
qui forte de 180 associations a pour objectif d’encourager l’utilisation du
vélo comme mode de déplacement quotidien.
-Mr. Thomas Jouannot, chargé d’études « Sécurité
routière et développement de l’usage du vélo » au CERTU (Centre d’études sur les réseaux, les
transports, l’urbanisme et les constructions publiques.
-Mr. Daniel Lemoine, chargé d’étude « Sécurité
des usagers et déplacements » également du CERTU.
Vous
trouverez ci dessous mon propos introductif et conclusif de cet atelier ainsi
que quelques unes des photos grand format (de piétons !!!) qui ornaient
l’auditorium de la cité de la Musique et de la danse où se déroulait le
colloque.
"En
liminaire, je tenais tout d’abord à rappeler que la relation parfois difficile
entre les piétons et les cyclistes n’est pas nouvelle. Ainsi à Strasbourg, les
archives municipales recensent le premier accident entre un piéton et un
cycliste, le 26 avril 1869, place Broglie lorsqu’un jeune homme circulant sur un
vélocipède renverse un enfant de 3 ans. Son père écrit le lendemain au Maire
Humman pour réclamer une réglementation de la circulation pour les vélos.
Quelques jours plus tard, le 1er mai, le Maire prend un arrêté qui « interdit désormais la circulation des
vélocipèdes sur les trottoirs, les places macadamisés, les ruelles pavées en
bitume, l’intérieur des promenades et les contre allées. »
Plus
tard vers 1920, l’historien Strasbourgeois, Fritz Kiener parodie Horace avec ces quelques rimes:
"Bicycle, unique objet
de mon ressentiment,
Bicycle qui m’a fait
tomber si fréquemment,
Bicycle dont la corne
affreuse est trop sonore,
Bicycle que je hais
parce que l’on t’adore,
Puissent les omnibus,
ensemble conjurés,
Ecraser tes guidons
d’un pas bien assuré,
Si ce n’est pas assez
de cette compagnie,
Que le cocher de
fiacre au tramway se rallie,
Et que tous les
chauffeurs attirés par nos vœux,
Fassent pleuvoir sur
toi leur déluge de feux,
Puissiez-vous, ô
vélos, devenir un mélange,
De fer, de caoutchouc
écrasé dans la fange,
Puis-je en un chaos
voir indistinctement,
Gladiator, Rudge,
Humbert, Peugeot, Dunlop, Clément,
Puis-je de mes yeux
voir se fonder leurs chaînes,
Voir briser les rayons
des cycles anathêmes,
Voir le dernier des
pneus à son dernier soupir,
Moi seul en être
cause… et mourir de plaisir !"
Par
la suite, à cause de la motorisation croissante de notre société après la
seconde guerre mondiale et de la diminution des déplacements à pied ou à vélo,
les rapports entre les piétons et les vélos ont été très peu étudiés. Il faut
attendre 1984 pour qu’une première étude s’intéresse au sujet. Ce travail a été
réalisé par l’allemand Duister Hellmut Schubert qui a analysé le trafic
cycliste dans différentes zones piétonnes.
Une
seconde étude qui fait référence encore aujourd’hui a été menée en 2004 sur plus de 80 sites dans
une quinzaine de villes hollandaises. Ce travail confirme
les premiers résultats de Schubert et va plus loin en proposant différents
niveaux de cohabitation et
d’aménagements selon la densité des flux piétons (plus d’informations sur ces
études dans le plan
piéton de Strasbourg).
Aujourd’hui
en France, de nombreuses collectivités travaillent sur cette thématique dont
Strasbourg bien sur qui est une des villes qui marche et pédale le plus en
France, mais aussi Paris qui a réalisé en 2007 une étude
sur les relations entre les cyclistes et les piétons sur 8 sites ou encore plus
récemment Toulouse où sur la bien nommée rue d’Alsace Lorraine un radar
pédagogique à destination des cyclistes a été installé durant quelques
jours fin septembre 2013.
A
Strasbourg, les statistiques d’accidentologie depuis 2001 recensent une dizaine
d’accidents par an entre les piétons et les cyclistes qui ont
rarement des conséquences graves. Ces chiffres faibles et stables ne doivent
cependant pas éclipser les « gènes » ressenties par les piétons,
probablement plus nombreuses et qui dépendent de la proxémie c'est-à-dire de la
distance physique qui s’établit entre des personnes prises dans une
interaction. Cette distance peut varier d’une personne à l’autre selon de
nombreux facteurs comme l’âge ou les vitesses des sujets. Les personnes âgées
ne réagissent pas de la même façon que les adolescents à un dépassement par un
cycliste. De même, un piéton sera plus surpris d’un dépassement de cycliste
venant de l’arrière que de l’avant.
Ainsi,
une des 10 actions du plan piéton de la ville de Strasbourg adopté à
l’unanimité par le conseil municipal le 23 janvier 2012, a pour objectif « de désamorcer les conflits piétons/cyclistes ». Ce document de
planification, un des premiers sur cette thématique en France, consacre près de
20 pages à ce sujet et propose des premières pistes d’actions basées sur de
nombreux exemples hollandais, suisses ou allemands et notamment celui de la
ville voisine de Freiburg.
Avant
de passer la parole à nos trois intervenants, je vous propose de regarder un
court clip
réalisé l’année dernière par la Communauté urbaine de Strasbourg et ses
partenaires de la sécurité routière (Préfecture, police nationale, et
l’association cycliste locale CADR 67 ).
Durant
cet atelier, j’ai retenu trois actions importantes qui sont à mettre en œuvre
pour apaiser les relations entre les piétons et les cyclistes. La première
consiste en la réalisation d’aménagements réglementaires, bien réfléchis et
pensés pour accorder une bonne place aux piétons et aux cyclistes dans nos
villes. La seconde est un travail de prévention et de communication des bonnes
pratiques à respecter selon les différents aménagements (trottoirs,
aménagements cyclables, zones piétonnes, zone de rencontres, zones 30…). La dernière est le
contrôle de cette réglementation pour sanctionner les mauvais utilisateurs qu’ils
soient piétons, cyclistes ou automobilistes.
Enfin,
je vous propose de ne plus utiliser le terme de conflits car ce mot définit une
opposition. Je pense qu’il ne faut pas opposer les piétons et les cyclistes car
ce sont les deux catégories les plus fragiles d’utilisateurs de l’espace public
et parce qu’ils utilisent des modes de déplacements très économes en espace, en
énergie et économiquement avantageux pour eux ainsi que pour les finances
publiques. De plus, il y a suffisamment de véritables conflits meurtriers dans
notre société et nous n’aurons heureusement pas besoin d’inspecteurs de l’ONU
pour « désamorcer le conflit entre les piétons et les cyclistes ».
Aussi,
je vous propose désormais d’utiliser le terme de cohabitation qui peut être bonne,
à améliorer ou mauvaise. Ce mot me semble beaucoup plus juste car il
introduit une notion de partage de cette valeur commune qu’est l’espace public
et c’est ce partage de l’espace public entre les piétons et
les cyclistes mais aussi avec les transports en commun et les automobilistes
qui est mise en avant dans la démarche du code
de la rue.
Merci
de votre attention."
Grégory Delattre
Grégory Delattre















