18 oct. 2017

L'Eroica, l'évenement qui fait perdurer l’esprit d’aventure des courses cyclistes d’antan...

Cheveux gominés, coiffés en arrière, peau mate, regard porté loin devant et maillot Telnago jaune, il me dépasse. L’air est frais, le jour hésite et l’humidité piège des gouttelettes sur ma barbe. Les courbes s’enchaînent et la vitesse augmente. Un groupe devant. Maillots des années soixante et cinquante. Vélos italiens. Il me vient cette impression étrange d’être dans une faille temporelle. Où dans cette scène de Porco Rosso où le héros voit tous ses compagnons disparus voler autour de lui.

Mais mon voisin n’est pas le fantôme de Gino le Pieux même si nous sommes qu’à quelques encablures de Florence. Je ne suis pas non plus une ancienne gloire du Tour de France bien que je pédale sur des « routes blanches » au milieu de milliers de femmes et d’hommes épris comme moi de bicyclette. Ensemble, et chacun à notre façon, nous allons vivre une uchronie : faire du vélo au XXI ème siècle avec des machines en métal du XX ème siècle. Comme si le carbone, les vitesses indexées, les moteurs cachés et les petites combines n’existaient pas. Ni même les plateaux à onze vitesses, les cintres « oversized », les pédales automatiques, la guidoline rembourrée et les routes asphaltées.

Ils étaient à peine une poignée en 1997 à partir d’un petit village italien à l’aube. Leur idée première, en dehors de s’amuser entre copains à vélo, était avant tout de valoriser un des éléments clés du paysage du Chianti. Les routes blanches, « strade bianchi ». Calcaire pulvérulent, graviers, ornières, nids de poules et authentiques voies irriguant les champs, vignes et hameaux. Vingt-deux ans plus tard, les inscriptions à l’Eroica partent en quelques heures malgré les 7000 dossards disponibles. En plus du parcours historique de 209 kilomètres, entré dans le patrimoine local et fléché de manière permanente, cinq autres variantes sont proposées ce dimanche 1er octobre 2017. Le départ et l’arrivée se font dans un petit village qui voit tripler sa population le temps de ce week-end. Gaiole-In-Chianti est ainsi durant ce premier week end d’octobre le centre du monde vélocipédique. Soixante nationalités se côtoient et parlent une même langue : le vélo. Mais pas n’importe lequel, celui, pour prendre les mots de Giancarlo Brocci, un de fondateur du l’Eroica, « de l’effort véritable ».

J’ai réalisé ma première Eroica, en couple, en 2011. Ma compagne montait un Peugeot PF 65, moi un PSV 10s également de la marque au Lion. Cette première Eroica, sur le parcours de 75km et sous un soleil splendide fut une très belle aventure. Depuis, il y a eu trois Anjou Vélo Vintage (avec trois Peugeot différents) et la création de Mo&bius, ma marque de vélo basée sur la restauration et la modernisation de cadres aciers. C’est avec deux amis que nous avons fomenté notre participation à la 21ème édition de l’Eroica cette année. J’ai peut-être dû lancer le sujet, mais je n’ai pas eu beaucoup d’efforts à faire pour les convaincre de participer. La première épreuve à consister à s’assurer de pouvoir s’inscrire. Cela passe par une pré-inscription, puis un tirage au sort à l’inscription. Gaiole in Chianti étant situé à 50 km au sud-est de Florence, nous avons opté pour le voyage en voiture. Un aller-retour de plus de 1500 km. Déraisonnable ? Non, c’est pour faire du vélo !

Le règlement de l’événement stipule que les vélos doivent obligatoirement dater d’avant 1987, avoir des leviers de vitesses non indexés fixés au tube oblique, disposer de câbles de freins sortant par le haut des poignées et avoir des sangles et des cales pieds aux pédales. Nous avons participé à cette édition de l’Eroica sur des Peugeot, des PY 10, le modèle emblématique! Le vélo d’Alexis date de 1979, robe blanche, groupe Simplex, freins Mafac et œillets pour rouler avec des gardes-boue l’hiver. Il avait fait le choix de rester en boyaux, chaussant une paire neuve de Challenge Paris-Roubaix en 27mm. Christophe a trouvé in extremis un Perthus noir de 1985 dans un état proche du neuf avec les pattes arrières chromées comme ce fut le cas des PY dès la fin des années soixante-dix. Il était équipé d’un dérailleur Mavic 801 et Spidel et de pneus Lithion Reinforced de Michelin en 23mm. Ma monture est sortie d’usine en 1982. Elle est équipée tout en Spidel. Blanc nacré avec, comme tout vieux combattant, pas mal de cicatrices de ces années à rouler. Il a été rénové par la « famiglia » parisienne de La Bicyclette. Pour l’occasion, j’ai opté pour une paire de roues Mavic de 1986 équipée en pneus Panaracer Gravel King en 28mm et surtout pour une cassette 12-26 car celle d’origine ne monte qu’à 24, ce qui s’avéra fort utile.

Le règlement est moins catégorique pour ce qui est des tenues. Il est toutefois indispensable de faire de son mieux pour rouler avec des vêtements correspondant à l’époque de son vélo. La préparation a été minimale. Nous avons fait un petit tour de chauffe dans le Kochersberg trois semaines plus tôt. Les vélos répondaient présents, les cyclistes étaient remontés à 8 bars. Nous étions prêts à défier ces strade bianchi. J’ai ajouté un « stress test » sur les pistes gravillonnées des berges du Rhin quelques jours avant de prendre le départ pour vérifier que tout était bien arrimé et réglé.

Le samedi précédent la course, nous chargeons à l’aube blêmissante la voiture avant de rouler vers le Chianti via la Suisse. A peine avions-nous posé nos valises dans notre hébergement que nous avons filé à Gaiole pour récupérer nos dossards. Le village est tout en longueur, niché sur les deux versants d’un vallon boisé. La rue principale longe une petite rivière canalisée. Pierres chaudes pour les murs, église comprise. Tuiles et fers forgés. Des cyprès partout. Tout heureux dans ce paysage de carte postale, nous redescendons brutalement sur terre. Il nous manque nos certificats médicaux pour retirer les dossards. La nécessité de ce document avait fini par nous échapper au fils des quinze messages électroniques reçus depuis la pré-inscription. Fort heureusement, un médecin ami, arraché le malheureux à son apéro, nous dépanne sur le fil en scandant et en envoyant par email à l’organisation les précieux sésames.

Grâce à la résignation mêlée d’amusement d’une bénévole, nous récupérons, une heure après la clôture des inscriptions nos dossards, plaques de cadre, entrées pour la pasta party du soir et surtout une magnifique boîte reprenant l’affiche de cette 21ème édition. Elle contenait une bouteille de Chianti, une boîte de café, un sachet d’orge perlé et une musette Santini, qui produit la collection textile signée Eroica. Pas mal non ?Nous avons raté l’essentiel des animations du jour, mais le village grouille encore de monde. Nous trouvons de quoi se sustenter sur le pouce puis avant de dormir, préparons le matériel et les tenues pour la course. Cette anticipation a permis à l’un d’entre nous de s’apercevoir qu’il avait oublié son cuissard. Fort heureusement, j’en possède un de rechange.

Il fait encore nuit noir lorsque nous émergeons le dimanche matin. Les départs des deux parcours longs, 209 et 135km, commencent à 5h du matin. Puis après 7h ce seront les participants des 115, 75 et 46km qui s’élancent. Nous avions opté pour un départ à 7h pour réaliser le parcours de 209 km pour ne pas débuter l’épreuve dans l’obscurité.
Il ne faut pas penser que c’est la distance qui est le plus important. Le dénivelé jour son rôle. Le parcours historique propose 3700 m de dénivelé cumulé positif. Celui de 115 km en affiche 2986 m contre 2100 m pour celui de 135 km, le 75 km, 1700 m et même le modeste parcours de 46 Km en prend pour 700 m. Le tout sans jamais dépasser les 520 mètres d’altitude. Les parcours sont des sortes de montagnes russes permanentes…

Les poches bourrées de matériel, les bidons pleins, nous partons faire tamponner notre carnet de route afin de se mettre sur la ligne de départ. Voilà, on y est. On cale le pied gauche, on lance la roue vers l’avant, l’équilibre se fait, on cale le pied droit, on tourne une fois, puis deux, puis la ritournelle s’élève dans l’air chargé de rosée. Il fait 10°, le soleil naît derrière le clocher de Gaiole, le village s’éveille aux sons des roues libres et de freins cacochymes. La route nous entraîne vers le château de Brolio appartenant à la famille du baron Ricasoli dont l’ancêtre, Bettino, est à l’origine de l’assemblage du Chianti en 1872.

Nous attaquons la première section « blanche » dédiée à Luciano Berrutti, héros aux moustaches qui a fait la légende de l’Eroica. Disparu au début de l’année, Luciano Berutti fut de toutes les éditions et semblait toujours sortir du peloton du Tour de France de 1903. Comme lui, beaucoup portent leurs boyaux autour des épaules. Les crevaisons s'enchaînent, je dépanne un groupe de suisses dont la pompe vintage vient de casser (une pompe pour six, les suisses !). Mais j’aurais tort de me gausser. Lors de ma première participation le câble de frein arrière avait cassé au niveau de la poignée à la première portion blanche. J’ai dû rouler avec un seul frein pendant 70km avant de me faire dépanner en moins de trois minutes par un mécano virtuose au dernier ravito…


Pour l’instant tout va bien pour nous. On ne peut s’empêcher de faire des arrêts fréquents pour prendre quelques photos. On accélère à l’occasion l'allure et on défie quelques participants pour le plaisir de faire monter le cardio. On effleure les faubourgs de Sienne dont on voit entre deux virages la Torre de Mangia qui domine la piazza del campo où se déroulent les spectaculaires courses à cheval des Palii delle Contrade. Les dérailleurs jouent de la fourchette, les cassettes maltraitent les chaînes, on déraille à l’occasion avant de trouver le geste juste, tout en nuance pour caresser la chaîne et lui faire sauter en douceur les plateaux. 

Les trois strasbourgeois héroïques


Et c’est le premier ravitaillement qui arrive après 50 km à Radi. Il faut alors s’imaginer un nuage de sauterelles s’abattant sur un champ de blé. Des vélos se reposent un peu partout, on peine à trouver de la place pour les nôtres. C’est un festival de merveilles italiennes, suisses, françaises, anglaises ou exotiques : Colnago, Pinarello, Bianchi, CBT Italia, Willier, Stelbel, Ciöcc, Gios, Peugeot, Gitane, Motobécane, Raleigh, Claude Butler, Alcyon, Gazelle, Merckx… on en sait plus quoi et où regarder. Il en est de même pour les cyclistes et leurs tenues qui se composent de maillots bicolores en laine aux motifs brodés de la première moitié du XX ème siècle, de maillots synthétiques des années 70 et 80. Les stands offrent salé et sucré. J’opte pour la crostata di marmelleta, pâte sablée et généreuse couche de confiture de myrtilles avec en prime quelques morceaux d'un fromage qui ressemble à du Cantal. Je ne remplis pas mon bidon de Chianti, mais d’eau. Nous nous offrons un expresso dans le troquet à proximité. Devant nous, un participant demande une grappa et un doppio puis nous explique que c’est sa ration pour tenir. Forçat !

Le ciel toscan s’est maintenant drapé d’une couverture grise. Les portions de routes blanches se font plus exigeantes. Il devient parfois impossible de franchir les pentes. Quand ce n’est pas ton dérailleur qui fait des siennes, c'est un concurrent moins en jambe qui te bloque le passage sur la petite portion ferme que tu avais repéré. Une roue trop à droite ou trop à gauche et te voilà dans les graviers la jante ensevelie. Et là, mieux vaut être bon en déchaussage rapide et gestion de la pose du pied en situation critique. J’en ai vu plus d’un rater son coup. Ils repartent toujours sans de gros bobos. Dans la descente c’est autre chose. C’est également une histoire de trajectoire mais aussi de gestion du risque et des autres concurrents devant toi. La chute peut vite arriver.


Maudit soit à nouveau mon frein arrière. Il ne rompt pas mais répond mal aux sollicitations. Mes équipiers plus expérimentés, adeptes du VTT, gèrent avec brio et célérité ces passages où je serre tout ce que je peux, il faut bien le dire. Depuis la dernière section blanche, Alexis s’inquiète de son levier de frein droit qui commence à se dévisser inexorablement. Il nous faudrait une clé à pipe de 10. Le genre d’outil qu’on ne pense pas à prendre avec soi mais qui devait sans aucun doute se trouver dans les petites trousses à outils fixé à l’arrière des selles d’antan. Pour tous, les tronçons de routes blanches sont une épreuve et pour nos vélos, ils tournent au supplice mécanique. Certaines portions offrent un relief de tôle ondulée très éprouvant et l’inévitable se produit, la manette de frein d'Alexis lâche. Fort heureusement nous arrivons immédiatement après dans le hameau de Ponte d’Aria où un habitant a ouvert un atelier du dimanche. Il arrive à point. Il nous procure un boulon de rechange et l’outil adéquat. On laisse un petit billet et on repart. Grazie !

Alexis Amet sur une voiture suiveuse d'époque
A l’issue d’une portion roulante nous arrivons pour le ravito principal à Asciano. Pittoresque village pavoisé. Là, nous attend un bol de succulente Ribollita, soupe typique et les douceurs habituelles. La pluie légère nous inquiète mais reste discrète. Nous repartons confiants. Mais nous sommes cueillis à froid par la plus longue des portions blanches. Plus de dix kilomètres de toboggans et des pentes ou ma cassette refuse de jouer le jeu et où je dois la jouer façon cyclocross en poussant la machine. Hagards nous émergeons enfin sur l’asphalte pour un coup de rein nous conduisant à Castelnuovo Bereradenga. La pluie continue de s’en mêler sans tourner au déluge, c’est déjà ça. Je discute avec un italien en maillot helvétique et au vélo de même origine. Il travaille en Suisse et en est à sa cinquième participation. Il me confie qu’il chute toujours dans la portion que nous venons de tracer et que chaque année, il se promet de changer de parcours, mais que chaque année il revient sur le même. Les cyclistes sont des Sisyphes aux Danaïdes!

On entame alors la boucle de retour vers Gaiole. Une pente régulière avec de nombreux tournants. La route est rendue glissante par la pluie fine. Je joue la prudence dans ces enchaînements de courbes. Puis, dans un virage serré à droite, je vois un de mes coéquipiers dans le fossé. Il vient de faire une sorte de route. Choqué, la tête ayant un peu porté sur la chaussée, il a subit plusieurs contusions dans sa glissade. Sa roue avant s’est dérobée, c’est imparable. Le vélo n’a pas trop souffert de la chute. Moins que le cycliste qui vaillamment décide d’aller au bout. Il nous reste vingt kilomètres. On les roulera sans autres mauvaises surprises. La remontée vers Gaiole voit converger les coureurs des différents parcours. La délivrance est proche. Et voilà, le village, la foule et une arrivée sans fanfare ni trompette. Tous les trois, couverts de poussière, heureux et comblés.

Les trois cyclistes après leur arrivée.
Comme nous, tu iras au moins une fois sur les routes de Toscane, un dimanche d’octobre si tu aimes ces machines d’acier ou d’aluminium dites d’un autre temps. Tu iras si, le temps d’un week-end tu veux vivre à pleins poumons un moment d’exception fait de cambouis, de tartines de Nutella et de Chianti au ravitaillement. Tu iras pour t'enivrer de ces paysages uniques, où la main de l’homme a su accompagner et magnifier une nature généreuse. Tu iras, car l’Eroica t'appellera… et ne te lâchera pas…



Article et photos réalisés par Alexis Amet.Pour le moment il n’a que sept vélos dans son garage dont trois vintage. Tous des Peugeot. Il a remporté en Septembre 2017, avec son concept de bar, restauration et atelier vélo intitulé « Saperlipopette à bicyclette ! », l'appel d'offre de la Ville de Strasbourg pour la réouverture du Bar de la Laiterie. Rendez-vous en 2018 pour son inauguration.

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