15 déc. 2016

A tire-d'elles, le livre qui donne, enfin, la parole aux cyclistes féminines !

Claude Marthaler*, cyclonaute que l'on ne présente plus, nous propose avec son dernier ouvrage, « A tire-d'elles », une formidable incursion dans le vélo féminin. Ce livre s’ouvre sur une préface de Lisa Mazzone** qui rappelle en préambule que le vélo permet de croquer la liberté à pleine dents. D’Annie Londonberry, première à avoir réalisé un tour du monde à bicyclette, à Jeannie Longo, plus grande cycliste de l’histoire de ce sport, « A tire-d’elles » dresse le portrait, parfois exceptionnel, de 32 femmes issues de 3 continents et de 14 pays différents. Elles ont toutes des histoires particulières avec le vélo qui écrivent son Histoire. Peu d’entre elles se sont rencontrées ou se connaissent mais toutes parcourent leurs vies à vélo, à coups de pédales rapides et ininterrompus depuis de nombreuses années. L’auteur nous livre des renseignements complémentaires sur son ouvrage en répondant à quelques questions.


I Bike Strasbourg : Comment t’es venue l’idée de ce livre, pourquoi un livre sur les femmes et plus précisément sur les femmes et le vélo?

Claude Marthaler : Peut-être bien que j'avais là réussi (au moins par l'écriture), à réunir enfin ma passion pour les femmes et celle pour le vélo sans devoir faire le grand écart! (rires). Plus sérieusement, le vélo en tant qu'instrument de travail, objet culturel ou artistique me passionne. En me plongeant dans l'histoire de la bicyclette (qui aura 200 ans en 2017), j'ai découvert combien le vélo au féminin a alimenté un débat émotionnel houleux aux Etats-Unis et en Europe à la fin du XIXème siècle, à l'époque des suffragettes. Le vélo a longtemps divisé le corps médical et bousculé le code vestimentaire. La domination du corps féminin par l'homme reste hélas, aujourd'hui encore, un enjeu majeur, à des degrés divers, dans presque toutes les sociétés.

Thématiser le vélo sous l'angle féminin m'a très vite enthousiasmé. J'ai eu envie de soutenir l'interminable combat du « Deuxième Sexe », de mettre en lumière des femmes actuelles qui  sans jamais employer la force, s'engagent avec noblesse. De véritables rôles modèles, qui parfois s'ignorent comme telles, auxquelles je voue tout mon respect.

Car en voyageant, j'ai trop souvent eu l'impression de traverser un pays en n'en côtoyant que sa moitié. Partout dans le monde, j'ai hélas constaté combien les femmes étaient bien trop souvent absentes du domaine public et privées de droits les plus élémentaires, notamment l'accès à l'éducation. L'Américaine Shannon Galpin qui, en réponse à un viol dont elle fut victime à l'adolescence, créa une ONG d'aide aux femmes en Afghanistan. Elle incarne sans doute à elle seule le propos central de mon livre : le droit fondamental des femmes à la liberté. Elle  l'exprime ainsi: « J'investis dans la ressource la plus sous-utilisée du monde: les femmes et les filles en marge ». De nombreuses ONG l'ont d'ailleurs compris et misent sur les femmes, souvent bien plus fiables que les hommes, pour assurer la pérennité de leurs projets de développement.

J'ai voulu donner la parole aux femmes, rendre hommage à leur engagement, à leur créativité, à leur résilience. En Chine, un proverbe dit que « les femmes portent la moitié du ciel ». Tout comme le vélo, elles devraient, en toute légitimité, partager la moitié de la route.


IBS : Comment as-tu rencontré ces personnes ou as-tu eu connaissance de celles décédées ? 

CM : Comme en voyage : en improvisant d'une manière empirique, avec mon flair pour seule méthodologie. J'ai l'esprit fureteur et  rêvais bien sûr de toutes les rencontrer, pour le simple plaisir du partage et afin d'affiner au mieux leur portrait. Je me suis ainsi rendu en Suisse, en France, en Italie, en Angleterre, en Irlande et au Tadjikistan. Le courriel et Skype m'ont permis de franchir plusieurs fois l'Atlantique et d'atteindre l'Afrique. Certaines femmes m'ont témoigné une étonnante confiance en dévoilant leur singulière intimité, d'autres ont préféré rester plus factuelles ou professionnelles. J'ai cherché avant tout à éviter les stéréotypes, à faire éclore leur formidable diversité et mettre en valeur l'originalité de chaque destin.

J'ai une grande admiration pour les pionnières, car elles ont démontré un sacré courage en ouvrant une brèche pour toutes les femmes, à une époque bien plus conservatrice. Il y a une bonne trentaine d'année, j'avais lu « Full Tilt », le merveilleux  récit de voyage à vélo de Dervla Murphy, de son Irlande natale jusqu'à New Delhi, qu'elle effectua en 1963. Je n'imaginais pas alors pouvoir la rencontrer un jour ! Plus tard, alors que je soignais une pneumonie à Lhassa à l'hiver 2007-2008, j'ai découvert l'incroyable histoire d'Annie Londonderry - le livre venait tout juste de paraître - qui a réalisé le premier tour du monde à vélo féminin, en 1894 ! Mon éditeur italien, qui publia le livre du journaliste Paolo Facchinetti, me mit sur la piste d'Alfonsina Strada, la seule femme à avoir disputé le Giro d'Italia, en 1924 (alors qu'on fêtera sa centième édition l'année prochaine). 


Claude Marthaler, lors de son passage à Strasbourg pour la présentation de son documentaire Bike for bread en avril 2013.


IBS : Pourquoi et comment les as-tu sélectionnées?

CM : Je me suis lancé sur une cinquantaine de pistes, dont une part, malgré mon insistance. est restée sans réponse. Ce livre, en forme de florilège, en est donc la résultante. J'ai voulu me  limiter à quatre pionnières, assez pour illustrer une certaine épaisseur historique, car je tenais avant tout à esquisser une perspective d'avenir, insuffler de l'espoir.


IBS : Combien de temps l'écriture du livre t’a-t-elle pris ?

CM : L'idée a germée en 2013. L'année suivante, j'ai publié une série estivale de portraits de femmes entretenant un lien étroit avec la bicyclette dans l'hebdomadaire suisse L'Echo, puis écrit un spécial femmes dans le no 2 de Cycle!magazine. Durant mes recherches, j'ai réalisé à quel point le sujet était bien plus riche que je ne l'avais l'imaginé et, aussi étrange que cela puisse paraître, personne ne l'avait véritablement abordé sous cet angle. J'ai alors proposé à l'un de mes éditeurs l'idée d'un livre dont le thème de travail était alors « La bicyclette est l'avenir de la femme (et inversement) ». C'est aussi avec le soutien de femmes au sein de cette maison d'édition qu'il a pu voir le jour.


IBS : Quel(s) message(s) cherches-tu à passer avec ce livre?

CM : L'écriture de ce livre m'a permis de rencontrer des femmes extraordinaires et d'élargir mon répertoire, jusqu'alors principalement composé de récits de voyage à vélo. La bicyclette est un merveilleux outil de libération au sens plein du terme et, comme le dit Shannon Galpin, « un instrument de justice sociale ». Je forme le vœu que ces portraits de femmes puissent nourrir une fructueuse conversation et soient une source d'inspiration pour les lectrices et les lecteurs.

En complément, Claude présente brièvement différents thèmes mis en avant dans ces portraits (cinéma à vélo, syndrome du cycliste, hébergements pour cyclo-voyageurs, courses d’ultra endurance, cours de vélo pour immigrées…) ce qui renforce la teneur historique et documentaire du livre. Enfin, pour prolonger le voyage dans l’univers du vélo féminin, l’ouvrage est truffé de nombreuses notes renvoyant vers des liens internet, des livres ou des films. Si vous désirez commandez  l'un ou l'autre des ouvrages de l'auteur, dédicacé, vous pouvez directement lui écrire à : cyclonaute[at]gmail.com. Il sera un très beau cadeau de Noël !



*ClaudeMarthaler, né à Genève en 1960, est un cyclonaute passionné et un écrivain qui a passé quelques 16 ans à parcourir la planète à vélo, dont un tour du monde de 7 ans (122'000 km, 60 pays traversés). Son premier livre, « Le Chant des Roues », a obtenu le Prix René Caillié des écrits de voyage en 2003. Son neuvième ouvrage, « Zen où l'art de pédaler », paraîtra aussi aux éditions Olizane, en mars 2017. Il est également l'auteur de deux diaporamas numériques et le co-réalisateur du documentaire « Bike for bread « (2003, 26'). Deux documentaires télévisuels lui ont été consacrés : « La fin du voyage » (2003, 52',) et « Claude Marthaler, embrasser la terre » ( 2015, 70'). Sa passion d'enfant, devenue également son gagne-pain, se confond aujourd'hui, comme les deux roues au cadre de sa bicyclette.


** Née à Genève en 1988, Lisa Mazzone a défendu la cause du vélo à Genève en tant que coordinatrice de l’antenne genevoise de l’association Pro Vélo Suisse de 2010 à 2014 ainsi que dans son engagement pour le parti politique des verts genevois. Elle a siégé au Grand Conseil Genevois de 2013 à 2015 avant de rejoindre la même année, le Conseil National Suisse.

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