13 oct. 2016

La mutation du paysage formidablement illustrée par Jörg Müller.

Certaines images valent mieux que de grands discours! L’artiste Jörg Müller* a fait ce choix pour représenter l'impact du développement urbain sur le paysage. Il a publié en 1973 et 1976 deux livres intitulés "La ronde annuelle des marteaux-piqueurs ou la mutation d'un paysage" et "La pelle mécanique ou la mutation d'une ville". Jörg Müller dont le style s'inspire du courant du photo-réalisme, utilise uniquement son talent de dessinateur pour questionner l'évolution de nos sociétés contemporaines, sans être moraliste ou fabulateur. Ses illustrations présentent avec conscience et réalisme comment l'aménagement du territoire et l'urbanisme ont profondément et irrémédiablement modifié le paysage.

Le principe de ces deux ouvrages atypiques et rares est simple et intéressant. En 8 dessins (7 pour “La ronde annuelle des marteaux-piqueurs ou la mutation du paysage”), l’auteur nous expose, à partir d'un lieu et d'un cadrage qui restent identiques, les transformations d'une ville et d'une campagne de la fin des années 1950 au début des années 1970. Au dos de chaque planche est inscrite la date « virtuelle » du dessin. Elles s’ouvrent ensuite en trois volets de 85*31cm qui laissent apparaître un paysage en constante évolution, dont vous pourrez apprécier les changements.

Ces deux ouvrages, véritables études urbanistiques, ont été dessinés à partir de 800 diapositives réalisées à différentes époques dans des villes et campagnes de Suisse et d'Allemagne. Chaque planche introduit progressivement son lot de grands changements. L'habitat ancien est démoli ou déplacé pour faire place à des immeubles de bureaux ou de logements à l'architecture insipide. Les petites entreprises ou commerces disparaissent et laissent la place à des grandes enseignes des centres commerciaux ou des zones industrielles. Le réseau routier devient omniprésent et les voitures chassent les autres modes de transports. La dégradation de la nature s'accélère jusqu'à disparaître totalement. Cette atteinte à l’environnement est particulièrement visible dans "La Ronde annuelle des marteaux-piqueurs ou la mutation d'un paysage". Les cours d’eau y sont d’abord canalisés puis remblayés, les forêts exploitées, les champs sont dévorés par l’urbanisation galopante et finalement le petit étang au centre de l’image, dont l’état s’est dégradé, est comblé pour laisser la place à une autoroute…

"La ronde annuelle des marteaux-piqueurs ou la mutation d'un paysage"
La série portant sur les modifications de la ville est également magnifiquement révélatrice de l'évolution des transports et du déclin du vélo dans les années 60 et 70. En 1953, l'automobile est encore peu utilisée et de nombreux cyclistes se déplacent dans ce paysage urbain. Ils partagent la rue avec les quelques véhicules en circulation dont le tramway. Un vélociste, au petit local à pignon sur rue, est lové au sein d'une ancienne maison. Trois ans plus tard en 1956, les cyclistes sont toujours présents mais cet atelier a laissé la place à une enseigne plus moderne qui vend également des deux roues motorisées. Si la brasserie livre toujours ces futs de bières en calèche, un oeil aguerri pourra remarquer le premier deux roues motorisées, quelques voitures en plus et les premières signalisations de places de stationnement sur voirie.

En 1959, le magasin de deux roues n'a plus de vélo en vitrine mais une moto de grosse cylindrée. La voirie commence à être adaptée afin de permettre une meilleure circulation automobile. On y peint les premiers passages piétons. En 1964, les cyclistes disparaissent du paysage car la voirie a été entièrement réaménagée pour les automobilistes. Le tramway a été remplacé par un métro souterrain laissant plus de place en surface pour l’écoulement du trafic automobile. Seules deux femmes en solex représentent les deux roues sur la planche de 1966. Il n'y en aura plus sur les trois dernières.  Malgré une manifestation réprimandée par la police grâce à des canons à eau, une autoroute surélevée est en construction dans l’avant dernière planche. Elle occupe tout le premier plan du dessin sur la dernière planche en 1975.

La pelle mécanique ou la mutation d'une ville
Ces représentations introduisent également de nombreuses petites scènes anecdotiques offrant au lecteur une vision parallèle où il peut découvrir comment les habitants évoluent en même temps que leur environnement. Ces détails souvent amusants donnent une autre dimension aux illustrations et permettent également de rappeler que les villes et les campagnes sont d'abord des lieux d'échanges et de vie. Elles permettent également au jeune public d'apporter de la légèreté aux thématiques traitées.

La Ronde annuelle des marteaux-piqueurs ou la mutation d'un paysage» ainsi que «La Pelle mécanique ou la mutation d'une ville» sont deux formidables ouvrages qui permettent de remonter dans le temps  et de se rendre compte de l'évolution rapide des villes et des campagnes durant les années 50 et 70. Ils invitent leurs lecteurs à se questionner sur les développements présentés et actuels et ainsi à savoir si les marteaux piqueurs et les pelles mécaniques sont , aujourd'hui, toujours les outils de la mutation de nos espaces.


*Jörg Müller est né en octobre 1942 à Lausanne où il passe sa petite enfance. Il suit les cours des Écoles d'arts appliqués de Zurich et de Bienne. Il quitte la Suisse pour Paris où il travaille dans diverses agences de publicité puis de manière indépendante. Il crée des marionnettes et des dessins animés et illustre des livres pour la jeunesse depuis 1970.

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