3 févr. 2014

L’apparition du vélocipède dans l’illustration à Strasbourg au tournant du 20ème siècle.


I Bike Strasbourg revient durant toute cette semaine sur la série de conférences qui s'est tenue au mois d'Octobre 2013 en complément de l'exposition «En selle, du vélocipède au Vélhop» proposée par les archives municipales et communautaires de Strasbourg. On commence aujourd'hui par la conférence de Florian Siffer, attaché de conservation au cabinet des estampes et des dessins de la ville de Strasbourg.



"Dans le cadre général de l'exposition consacrée au vélo et aux bouleversements qu’impliqua son développement pour la ville de Strasbourg, il semble utile de se pencher sur l’apparition de cet objet dans les arts visuels et plus précisément dans l’illustration à Strasbourg à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Dans un premier temps, il convient de faire le point sur la situation en France et en Allemagne à cette période, afin d’établir si la situation à Strasbourg est comparable, et si non en quoi elle se distingue de ses voisins.



Il faut pour commencer préciser que les premières illustrations autour de la bicyclette, qui représentent en réalité des draisiennes, furent nombreuses en Europe après 1819, notamment dans le domaine de l’estampe populaire. Pour espérer voir des vélos dans l’acception contemporaine, entendre des vélocipèdes à pédale, il faut attendre l’année 1861 et l’invention de la pédale par Pierre Michaux.
 

Un mode de déplacement vite adopté par les illustrateurs en France et en Allemagne.



Les illustrateurs s’emparent alors rapidement de ce nouveau moyen de déplacement, aussi bien en France qu’en Allemagne. Honoré Daumier, par exemple, publie dès le 17 septembre 1868 « Mon vélocipède » dans le Charivari. La même année, il y publiera le 31 décembre dans la table des matières un intéressant regard sur l’année 1868
Honoré Daumier, le Charivari, 31 décembre 1868, © www.daumier-register.org.
En Allemagne, on constate le même phénomène, dont trouve un aperçu significatif dans le Fliegende Blätter, publication munichoise, avec de nombreuses représentations satiriques de cyclistes à partir des années 1868-1869.
 





















Das Velociped für den Kriegsgebrauch, Fliegende Blatter, 1869.



Peu à peu, le moyen de transport s’impose dans le domaine de la presse, et en 1869 commence la parution des journaux spécifiques, comme Le vélocipède illustré. Dans la sphère germanique, au tournant du siècle, la présence du vélo se généralise également dans les périodiques, notamment dans la revue Simplicissimus qui se fait régulièrement l’écho de ce nouveau moyen de déplacement.

 Simplicissimus, cahier 13, p. 105, 1900 et cahier 14, p. 110, 1903


Et en Alsace



Pour l’illustration alsacienne et plus précisément strasbourgeoise, l’apparition du vélo coïncide peu ou prou avec les débuts de l’Annexion, et les illustrateurs comme Théophile Schuler ou Gustave Doré sont alors en fin de carrière ou ont quitté la région. Il faudra compter sur des artistes allemands s’installant à Strasbourg, comme Lothar von Seebach ou Charles Greiner, ou attendre que les premières générations d’élèves sortent de la Kunstgewerbeschule pour voir des représentations significatives de vélo réellement élaborées en Alsace.



Les affiches



Vers le milieu des années 1890, les rencontres ou courses cyclistes commencent à se multiplier et à être annoncées par des affiches, comme la belle représentation de l’affichiste allemand Charles Greiner, directeur de l’atelier de lithographie de l’Imprimerie Alsacienne, qui exécute en 1897 l’affiche pour la 2. Sportfest der vereinigten Gaue des Deutschen Radfahrer Bundes in Strassburg. On y voit une élégante femme en jupe-culotte, veste et chapeau rouge tenir son vélo.


Charles Greiner, 2 Sportfest, 1897. MAMCS, photo Mathieu Bertola.


Les cartes postales au service de l’élégance et de l’humour



L’un des premiers artistes à figurer des vélos dans le domaine, alors émergent, de la carte postale est le jeune Zislin, qui était dans sa jeunesse membre du Vélo Club de Mulhouse. C’est à lui qu’on doit une série de cartes représentant des cyclistes à Mulhouse, Thann et Strasbourg. Sur la carte strasbourgeoise, on peut voir des promeneurs dépasser gaiement une charrette au matin, et profiter de son aide pour un retour qu’on imagine plus laborieux.


Zislin, Carte postale, 1898, collection Patrick Hamm

 


Zislin, Cartes postales, 1898 source : John Rotolo




François Laskowski, pur produit de la Kunstgewerbeschule utilise la bicyclette comme prétexte à une représentation satirique d’un couple français verbalisé par un policier allemand, en 1897.


François Laskowski, Carte postale, 1897. Collection Patrick Hamm.


Enfin, en se penchant sur le travail de Hansi, on peut mentionner la très belle carte de vœux d’une élégante colmarienne à vélo réalisée en 1898.

Hansi, Carte postale, 1898. Collection Patrick Hamm.


Les revues



Parallèlement aux éditions de cartes et d’affiches, le motif du vélo fait son apparition dans des publications strasbourgeoises. C’est véritablement autour de 1895 que les choses semblent se préciser. A cette période, on voit par exemple apparaître des bicyclettes dans la revue francophile le Bourdon, réalisées par l’illustrateur Rinaldo.

 Rinaldo, Illustration pour le Bourdon, n°27, 1895.



La génération dorée des artistes autour de Charles Spindler, Paul Braunagel, Emile Schneider ou encore Lothar von Seebach s’empare également de ce thème au tournant du siècle. Ces artistes s'intéressent au quotidien des alsaciens au début du XXe siècle, et certains d'entre-eux vont évoquer l'objet vélocipédique. C'est ainsi que Lothar von Seebach réalise en 1898 une délicate représentation de promenade à vélo, avec son beau dessin représentant Pierre Bucher et Elsa Koeberlé à bicyclette, publié dans la Revue Alsacienne Illustrée deux ans plus tard



Lothar von Seebach, 1898. MAMCS, photo Mathieu Bertola,



Il faut enfin mentionner le superbe livret Radlerei, édité à Vienne et à l’illustration duquel le jeune Léo Schnug a participé, en 1897, avec ses élégantes figures en arabesque.

 Léo Schnug, illustration pour le recueil Radlerei, 1897. Collection Patrick Hamm.


L’apport de l’imagerie populaire et l'importance du tissu associatif



Pour finir, il convient de se pencher sur l’apport de l’imagerie populaire en Alsace en ce qui concerne le motif du vélocipède, notamment avec les productions de l’imprimerie de Wissembourg. L'Annexion allemande entraîne un développement important du tissu associatif en Alsace. Dans ce cadre, les associations cyclistes se structurent, et c’est à leur intention que les successeurs de l’imprimeur Wentzel publient des images de cyclistes, classées dans le catalogue des images décoratives édité en 1906 sous la rubrique « Karneval, Radfahrer und Bergleute ». On distingue alors plusieurs types d’images : les images grandeur nature, comme celle du cycliste ou de la cycliste. L’éditeur propose également les affiches de plus petit format ainsi qu’un blason. Toutes ces images permettaient de décorer des locaux associatifs, ou des rencontres cyclistes.

 Burckardt, Frisch auf, après 1906. Cabinet des Estampes et des Dessins, photo Mathieu Bertola, 

      
 




































Succession Burckardt, cyclistes grandeur nature, après 1906. Cabinet des Estampes et des Dessins, photo Mathieu Bertola,

On peut pour conclure considérer que le vélocipède apparaît effectivement dans les champs traités par les illustrateurs strasbourgeois au tournant du siècle, mais de manière plutôt tardive au regard des productions françaises ou allemandes en raison du contexte sociopolitique local : l’Annexion va bouleverser l’échiquier artistique, pousser certains illustrateurs strasbourgeois francophiles à l’expatriation et installer de nouveaux artistes allemands, en attendant l’ouverture déterminante de l’Ecole des Arts Décoratifs.


Mais même après cela, le volume d'affiches, de cartes postales ou de publications propres au vélo reste par ailleurs faible comparé à d'autres domaines de la vie quotidienne chers au strasbourgeois à la Belle époque, comme les bals, les expositions, ou encore les pièces de théâtre."




I Bike Strasbourg tient à remercier très chaleureusement Florian Siffer, usager quotidien d'un bakfiets à Strasbourg, pour sa précieuse aide à la diffusion de son texte et des documents iconographiques présentés lors de sa conférence.

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